Passé Simple

Texte proposé par : Muriel Roland le 4 mars 2011

Passé Simple


Max, j’ai passĂ© une bonne soirĂ©e. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu ça. De mes yeux je veux dire. Des jeunes gens danser une nuit durant. De mon temps cela ne se faisait pas. Il y avait des bals bien sĂ»r et quelques dĂ®ners oĂą l’on valsait avec un partenaire, toujours le mĂŞme, que nos parents avaient choisi. Que l’on trouvait gentil pour ne pas leur dĂ©plaire et que l’on Ă©pousait s’il vous tenait la main assez fermement. Oh oui bien longtemps que je ne me suis pas tenue debout pour danser, ni mĂŞme sur mes trois jambes sans l’aide de cette canne qui me sert de tuteur et qui me conduit vers la fin de ma vie. Proche maintenant puisque le temps dĂ©file vite et qu’il est rare de nos jours d’atteindre les cent ans que j’ai eu cette semaine. Jeudi. Il n’y avait pas classe et pourtant la petite n’est pas venue me voir. M’embrasser. Je l’ai attendu, derrière la fenĂŞtre guettant sa silhouette parmi les passants. C’est lĂ  que j’ai vu le jeune homme. Celui qui portait dans ses bras la couscoussière. Au dĂ©but, cela m’a simplement intriguĂ©e parce qu’il n’avait pas l’air de savoir oĂą aller. Il prenait une direction, une autre, il se trompait de route ou il ne se souvenait plus comme moi. Les trous de mĂ©moires sont effrayants. Je t’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© souvent, ils surviennent et. Je ne m’entends plus rĂ©pĂ©ter les choses une seconde fois. Je t’ai dit dĂ©jĂ  pour l’homme Ă  la couscoussière ? Je ne sais plus. Il ne reconnaissait pas son chemin. Il marchait d’un pas hĂ©sitant en frĂ´lant le sol pour ne pas laisser de traces de semelles sur le trottoir. Droit devant lui comme un automate. Une sorte de pantin dĂ©guindĂ©. Il tenait dans ses bras la couscoussière. C ’était drĂ´le. Il me faisait rire avec sa couscoussière comme ça et je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir Ă  l’intĂ©rieur. Sous le couvercle. Du couscous Ă©videmment et bien non. Ce jeune homme ne pouvait pas transporter du couscous. Il avait l’air inquiet. De temps en temps il s’arrĂŞtait quand il avait perdu son chemin. Il allait en arrière. A reculons il retournait au point de dĂ©part. D’oĂą il Ă©tait venu. En fait je ne me souviens plus très bien Ă  quel moment je l’ai remarquĂ©. Je cherchais la petite. Je guettais toutes les jeunes filles aux cheveux bruns comme les tiens. Il est passĂ© sous ma fenĂŞtre. Juste derrière les chrysanthèmes que tu m’as apportĂ© la dernière fois. J’aime bien tes visites. Tu ne viens pas assez souvent. Je l’ai aperçu derrière les fleurs qui glissait avec sa couscoussière. Ce qu’il m’a fait rire je t’assure ! Moi je croyais qu’il allait tomber, penchĂ© comme il Ă©tait ! Elle devait ĂŞtre lourde Ă  porter cette couscoussière avec ce qu’il y avait Ă  l’intĂ©rieur. Alors quand il s’est arrĂŞtĂ© juste lĂ , tu penses, je me suis courbĂ©e un peu plus en avant pour regarder sous le couvercle puisque qu’il l’ôtait Ă  chaque fois. Chaque fois qu’il se trompait de chemin il posait la couscoussière, il soulevait le couvercle. Il regardait Ă  l’intĂ©rieur. Il avait l’air content. Comme la petite quand je lui donne de l’argent pour qu’elle s’achète des bonbons mĂŞme si je sais qu’elle n’a plus l’âge maintenant qu’elle est maman. J’ai voulu me lever mais je suis retombĂ©e en arrière, plusieurs fois. Impossible de me mettre sur mes jambes pour voir le jeune homme Ă  la couscoussière. J ’ai dĂ» arracher les fleurs. Au dĂ©but je n’ai retirĂ© que les tĂŞtes mais ça n’a pas suffit. Je les ai dĂ©plantĂ©es, il faudra m’en remettre d’autres. C’était plus gai avant. Je voyais un peu de couleurs puisque tu as eu la bonne idĂ©e de ne pas les avoir choisi blanches, comme celles de mercredi dernier. C’est en tirant sur une tige que le pot a glissĂ©. Les racines refusaient d’être dĂ©terrĂ©es, elles ne lâchaient pas prise, j’ai dĂ» secouer un peu trop fort et le pot a chutĂ©. Et ça a fait un bruit incroyable. Un fracas terrible. Tu aurais entendu ça ! D’ailleurs les passants se sont tous arrĂŞtĂ©s. Tout le monde se demandait ce qui avait causĂ© un raffut pareil et moi je savais ce que c’était. C’était mon pot de fleurs. Je ne pensais pas qu’un pot de fleurs puisse faire autant de bruit en heurtant un trottoir mĂŞme du dernier Ă©tage. MĂŞme si c’est très haut. Plus personne ne vient me voir Ă  cause de ça. Autant d’escaliers Ă  grimper dĂ©courage. Il faut ĂŞtre vigoureux pour venir jusqu’ici. Moi de toute façon je ne peux plus ni monter ni descendre. Je reste lĂ . Et toi tu viens. Tu fais semblant de m’écouter. Si, tu fais semblant je le vois. Tu penses Ă  ce jeune homme de l’autre soir qui a dansĂ© Ă  cĂ´tĂ© de toi. Parmi tous ces jeunes gens il n’y avait que lui que tu regardais. La musique Ă©tait un peu forte mais ça m’a fait du bien d’entendre autre chose que le silence et le bruit de la rue. Ce pot de fleurs quelle rĂ©sonance formidable ! Un vacarme ! J’avais la place pour passer la tĂŞte entre les barreaux de la rambarde puisque j’avais retirĂ© les fleurs et que leur pot n’était plus lĂ  ; et j’ai vu qu’il Ă©tait tombĂ© dans la couscoussière. L ’homme avait soulevĂ© le couvercle, et le pot a atterrit dedans. Peut-ĂŞtre qu’il a cassĂ© quelque chose. Certainement. Et bien le jeune homme a simplement refermĂ© le couvercle et il est repartit emportant sa couscoussière Ă  bout de bras, qui pesait bien plus lourd Ă  cause de mon pot nĂ©cessairement, sans mĂŞme en paraĂ®tre perturbĂ©. Il devait ĂŞtre complètement sourd puisque moi-mĂŞme j’ai entendu le bruit de mon pot, et puis aveugle aussi. Pour ne pas s’apercevoir que quelque chose Ă©tait entrĂ© dans sa couscoussière Ă  la place de ce qui d’habitude s’y trouvait. Il a reprit sa route, qu’il ne trouvait toujours pas. Tu veux un biscuit ? Tu me les as apportĂ©s lundi et tu vois, il n’en reste presque plus. Ma gourmandise me perdra. Quelle connerie. Je prĂ©fère mourir la bouche pleine de friandises. Ce sera pour bientĂ´t tu verras. Quel jour sommes-nous dĂ©jĂ  ? Mardi ? J’ai dĂ» exagĂ©rer. De toute façon il ne sert Ă  rien de s’astreindre maintenant bah. L’homme Ă  la couscoussière est repassĂ©. A force de revenir sur ses pas. Il a posĂ© sa couscoussière, il a soulevĂ© le couvercle et lĂ  j’ai pu voir Ă  l’intĂ©rieur puisque je l’attendais. Mais j’étais trop loin. C’est haut tout de mĂŞme le dernier Ă©tage. Il faut en gravir, des marches, pour venir me chercher. Ou plutĂ´t me trouver puisque je ne peux ĂŞtre nulle part ailleurs qu’ici. Sauf en bas. Si je sautais par la fenĂŞtre pour remplir la couscoussière Ă  la place des fleurs que je lui envois. Je ne suis pas très adroite. La dernière fois certaines se sont Ă©crasĂ©es sur le trottoir, il me semble, Ă  moins que ce ne soit la pluie. Peut-ĂŞtre que l’une d’entre elle lui est parvenu je ne sais pas, je n’ai entendu aucun bruit. Autre que celui de la rue oĂą les passants passent Ă  l’infini. Il faut que je guette la petite. Elle ne devrait plus tarder. Son fils va bientĂ´t se mettre en mĂ©nage avec une jeune fille plutĂ´t gentille, qui ne parle pas beaucoup mais je ne l’ai jamais rencontrĂ©e. Il paraĂ®t. On m’a dit. J’ai cru comprendre. Tiens regarde, le voilĂ . Il n’a toujours pas trouvĂ© sa route, tu le vois lĂ  avec sa couscoussière ? Cette fois je vais lui lancer un biscuit. Peut-ĂŞtre qu’il aime. Vendredi il n’a pas refusĂ© mes chocolats en tout cas. Tu vois comment il fait. Hop il soulève le couvercle, il regarde Ă  l’intĂ©rieur et qu’est ce qu’il y a ? Dis-moi toi qui es grande ! Il lui ressemble hein ? A celui de l’autre soir Ă  cĂ´tĂ© de qui tu dansais. Je pourrais lui jeter quelque chose qui t’appartienne pour qu’il sache oĂą tu es mais il sait. J’ai compris son manège, tes visites, ces fleurs, ces biscuits, ces chocolats, toi qui n’es pas venue depuis si longtemps ma petite, comment t’appelles-tu dĂ©jĂ  ? Je n’ai jamais aimĂ© ton prĂ©nom alors j’essaye de ne pas m’en souvenir. Parce que plus tu vas loin dans l’existence et plus le passĂ© te semble beau. Les mauvaises choses se transforment et finalement il n’y a plus que de belles choses qui restent. Le passĂ© devient le prĂ©sent et le prĂ©sent n’a plus que le goĂ»t de ces biscuits qui dĂ©cidĂ©ment sont trop sucrĂ©s. Reste la mĂ©moire lorsque la tĂŞte le permet. Ça me fait très plaisir de te voir. Tu reviendras dimanche pour la fĂŞte, avec tous tes amis ? Ces jeunes gens qui dansent me rĂ©jouissent, et puis je commence Ă  me lasser de cette couscoussière et de ce qu’elle contient. J’ai dĂ©jĂ  tout imaginĂ©, plus rien pour me surprendre. Il faudrait qu’il parte, qu’il retrouve sa route ce jeune homme maintenant. Depuis plusieurs mois qu’il arpente ces trottoirs et que je lui donne mes rĂŞves. Je pourrais lui indiquer le chemin mais je ne sais pas s’il m’écoutera. On Ă©coute rarement les vieilles personnes qui rĂ©pètent sans fin les mĂŞmes histoires. Pour meubler les silences. Pour oublier la consternation et l’inquiĂ©tude, la lassitude. Pour ne pas voir couler les larmes des yeux de ceux que l’on aime et qui ne comprennent pas encore Ă  quoi sert une couscoussière.

Partager

 

A propos du texte:

Du mĂŞme auteur

Publicités