M. Singulier

Texte proposĂ© par : ristretto le 10 août 2011

M. Singulier


Monsieur Singulier n’Ă©tait pas comme tout le monde, vous vous en doutez bien.
Pourquoi diable faudrait il ressembler Ă  son voisin de palier ?
D’ailleurs sur son palier ne vivait qu’une veuve d’officier de marine passablement acariâtre – aucun intĂ©rĂŞt.

Dans cette petite ville de province, par un consensus séculaire, la population affichait grise mine ce qui avait pour effet de la fondre dans le décor.
Toutefois, on pouvait relever trois sortes de catĂ©gories : les Gris-camĂ©lĂ©on, les Bleu-marine qui semblaient oublier que La Royale ne rĂ©gnait plus vraiment sur les quais, et comme dans de nombreuses autres contrĂ©es les Tendances s’ingĂ©niant Ă  singer les photos de magasines en portant des tenues tout aussi inadĂ©quates et uniformisĂ©es qu’onĂ©reuses.

Monsieur Singulier en avait cure.

La mode ne le prĂ©occupait pas plus que sa dernière chemise. Chemises qu’il portait toujours avec cravate – il en avait une collection impressionnante et imprimĂ©e – et bien souvent sous son veston, portait-il encore une paire de bretelles Ă  l’ancienne mais efficace.

Ses tenues, quoiqu’elles aient pu paraĂ®tre conventionnelles – de loin- surprenaient par la pointe d’originalitĂ© qu’il savait y ajouter – tout comme un chef cuisinier mĂ©tamorphose un plat traditionnel par l’adjonction d’un ingrĂ©dient inattendu, savoureux au point que nos papilles surprises en restent bouche bĂ©e.

Une chose est sĂ»re, M. Singulier Ă©tait coquet.

Portant un soin tout particulier Ă  sa chevelure, il n’hĂ©sitait pas Ă  faire usage d’artifice que la gente fĂ©minine utilise couramment, Ă  savoir la teinture.
Arborant fièrement une toison rousse, des tenues originales, quelques bijoux de bon goût, un visage rieur, il apparaissait alors comme un spécimen rare dans la grise ville.

Les jours sans – oui, ces jours oĂą aucune obligation contraignante vous jette au dehors- il trainaillait vĂŞtu d’un peignoir antĂ©diluvien, en privĂ© le confort lui Ă©tait primordial.

N’allez pas croire que M. Singulier Ă©tait coupĂ© du monde et des avancĂ©es technologiques.
Au contraire, il se passionnait pour tous les équipements électroniques divers, variés, plus ou moins sophistiqués, plus ou moins fonctionnels, voire plus ou moins inutiles.
Son salon-bureau-salle Ă  manger-et autres fonctions Ă©tait rempli comme un oeuf – qu’il aimait d’ailleurs au plat et arrosĂ© de sauce piquante.

Collectionneur dans l’âme, on pouvait dĂ©nombrer pas moins de cinq paires de lunettes, autant de tĂ©lĂ©phones portables, de nombreuses montres l’une affichant l’heure de Rio de Janeiro l’autre testĂ©e pour la plongĂ©e sous marine en conditions extrĂŞmes (loisir qu’il ne pratiquait pas), divers briquets farfelus (certains tenant plus du couteau suisse que de l’accessoire du parfait fumeur) qu’il conservait bien qu’il eut cessĂ© de fumer, des tĂ©lĂ©commandes de tous types pour des types d’appareils tels que chaine hifi, radios, tĂ©lĂ©vision, ordinateurs, mixeurs et autres tourniquettes comme disait Boris.

Cette pièce était sa pièce, son univers.
Le reste de l’appartement n’avait qu’un rĂ´le pratique . Une chambre simple et dĂ©pouillĂ©e, un salle d’eau utilitaire, une autre chambre faisant tour Ă  tour office de lingerie, atelier, ou salle de sport les jours de grandes dĂ©cisions (vous savez celles de dĂ©but d’annĂ©e)

Toutefois la cuisine avait son importance. Il y concoctait de nombreux petits plats qui arrondissaient inĂ©vitablement son tour de taille, mais qui lui apportaient tant de plaisir qu’il eut Ă©tĂ© hors de question de s’en passer.

Donc dans Sa pièce, lĂ , qu’il soit las ou d’humeur guillerette, Monsieur Singulier vivait.

...

M.Singulier vivait sans tambour ni trompette, pourtant il était mélomane.

Tous les matins, Ă  l’heure oĂą les braves gens dorment encore d’un sommeil juste et profond – Ă  vrai dire je ne sais ce que cela reprĂ©sente ayant pour ma part le sommeil plutĂ´t lĂ©ger et approximatif – Ă  l’heure disais-je oĂą les derniers fĂŞtards tentent de rentrer chez eux sans GPS, lorsque les livreurs de journaux croisent les renards urbains ( oui, les renards se sont très bien adaptĂ©s Ă  la ville et n’hĂ©sitent plus Ă  marauder dans nos citĂ©s, mais lĂ  n’est pas le propos) M. Singulier, ayant depuis belle lurette avalĂ© un cafĂ© soluble, s’asseyait droit comme un i au milieu de Sa pièce devant le clavier et composait des sonates.

Depuis que sa voisine Mme Veuve Bleu-Marine lui avait intentĂ© un procès pour tapage nocturne, il s’Ă©tait Ă©quipĂ© d’un casque hifi et d’un avocat dont les conseils Ă©taient inversement proportionnels aux honoraires comme tout homme de loi qui se respecte.

Un vingt neuf février, il avait commencé à écrire une symphonie. Il ne reprenait cette partition que les années bissextiles.
Il vouait aux années bissextiles un culte inconsidéré.
Cette Ă©trange vĂ©nĂ©ration lui Ă©tait venue Ă  dix ans, un matin d’hiver – relativement ensoleillĂ© d’ailleurs- quand l’institutrice remplaçante toute fraiche Ă©moulue de l’Ecole Normale tout autant que fraichement moulĂ©e dans une jupe en jersey, lui avait demandĂ© d’Ă©crire ce mot sur le tableau noir. Le petit Singulier avait eu une rĂ©vĂ©lation soudaine, et quelque peu inopinĂ©e, de l’effet concomitant du vocabulaire aux sonoritĂ©s sifflantes et du jersey soyeux qu’il suivait jusqu’Ă  l’estrade.

Depuis ce jour, il avait trois passions : les annĂ©es bissextiles, le jersey et les bas de dos fĂ©minins – ou si vous prĂ©fĂ©rez les fesses, les popotins, les lunes, les miches et j’en passe.

Pour en revenir Ă  nos moutons, non pas ceux qui attendent sagement sous l’armoire hĂ©ritĂ©e de la grand mère de Normandie, la symphonie – pour l’instant inachevĂ©e- magnifiait ce moment d’extase et aussi les textiles modernes.

Pour l’ordinaire, les sonates faisaient l’affaire.

A dix heures tapantes, M. Singulier , profitant que ce fut l’heure de l’aspirateur chez sa voisine de palier, et l’heure de l’essorage 1200 tours chez la voisine du dessus, Ă©coutait sa crĂ©ation en stĂ©rĂ©o ( cash, ce n’est pas Eddy) . Pour cette diffusion, il prenait place dans le fauteuil comme s’il eut Ă©tĂ© spectateur dans une salle de concert. Il applaudissait Ă  tout rompre, puis allait faire sa toilette.

...

Ne vous attendez pas Ă  ce que je vous dĂ©crive la toilette de M. Singulier. Rien de bien original, il se lavait comme tout le monde, enfin comme tout un chacun Ă©quipĂ© d’une salle de bains classique sous nos latitudes – eau chaude eau froide et tutti quanti.
Bien sĂ»r, il y a mille façons de pratiquer les ablutions du matin. Certains, les plus tĂ©mĂ©raires, se frictionnent Ă©nergiquement sous une douche Ă  basse tempĂ©rature, d’autres plongent dans un bain moussant, et quelques anonymes prĂ©fèrent la toilette de chat - mais ceux lĂ  restent muets comme des carpes sur le sujet.

La matinĂ©e de M. Singulier se poursuivaient invariablement par les emplettes de victuailles.
Comme je vous le disais au dĂ©but de cette histoire – « M. Singulier , part one », cherchez l’alinĂ©a vous mĂŞme, merci – cuisiner Ă©tait un des plaisirs incontournables de ce monsieur.
Les halles, les marchĂ©s et mĂŞme dans une moindre mesure les « superettes », enthousiasmaient M. Singulier.
Choisir les lĂ©gumes, les tâter, les caresser, les soupeser, tout en laissant son regard suivre les formes arrondies, pulpeuses et appĂ©tissantes des nombreuses clientes l’entourant ( car si l’on en croit les statistiques, il y a plus de femmes Ă  faire les courses que d’hommes sans qu’il ne soit rien dit de leur humeur Ă  effectuer cette tache) lui procurait une riche inspiration crĂ©atrice pour les recettes qu’il inventait au retour.

L’hiver son alimentation en pâtissait, car trop souvent il choisissait les choux pommĂ©s denses et fermes sous la main.
Il dédaignait les cèleri raves trop ridés et rudes sous sa paume, carottes et poireaux se retrouvaient au fond du caddie sans aucune attention de sa part.
Heureusement les nombreuses variétés de pommes venaient agrémenter le tout.

Mais dès le printemps les plaisirs fruitiers égayaient le moment des courses.
Peau de pĂŞche, lisses et rougissantes tomates, abricots soyeux, pastèques ou melons, il ne s’en lassaient pas.
En fait, il avait depuis belle lurette appliquĂ© le principe diĂ©tĂ©tique dont on nous rabat les oreilles : manger des fruits et des lĂ©gumes.

Muni de ses provisions, notre honnĂŞte homme s’en retournait chez lui sans manquer toutefois de s’arrĂŞter au Tabac Presse du coin de la rue – hormis au mois d’aout, ce buraliste ayant pour habitude de fermer son rideau de fer et de partir quatre longues semaines se la couler douce sous le soleil, lĂ  exactement, et nulle part ailleurs.
Donc, les onze autres mois, M. Singulier achetait le quotidien local, histoire de faire comme tout le monde, et une fois par semaine un magasine fĂ©minin histoire de rien.
Comment faisait-il au mois d’aout ? Ma foi, je ne saurais le dire, car c’est aussi l’Ă©poque de mes congĂ©s et de ce fait je n’y suis pas non plus. D’ailleurs, je vous trouve un tantinet trop curieux.

En vérité, je ne sais pas tout de ce monsieur Singulier. Vous avez surement remarqué que je ne donne jamais son prénom. Simplement, parce que je ne le connais pas.
Il pourrait porter Marcel.
Si cette question vous paraĂ®t essentielle, nous pourrons en dĂ©battre Ă  la fin du rĂ©cit, et ouvrir pourquoi pas un sondage sur le sujet ; pour l’instant, l’heure est Ă  la cuisine.

Mijoter, mitonner, rissoler, rĂ´tir,
fricassée, potée, soufflé,
gratin, marinade, estouffade,
soupes et consommés

Une myriade de partitions, la cuisine et la musique , tout est affaire d’harmonie.

M.Singulier prenait ses repas dans Sa pièce.
Oui, Ă  vos yeux : La Pièce Fourre Tout,
pour lui : un cocon, un port d’attache, un havre de paix,
en vĂ©ritĂ© la pièce d’un bon cĂ©libataire.

Il aurait presque pu se prénommer Alexandre.

Cela faisait quelques années que M.Singulier menait sa vie sans souci entre sonates et velouté de tomates, entre adagio et poule au pot, entre mezzo et entremets.

Rares étaient ceux qui connaissaient son parcours antérieur.
Pourtant, des aventures, des voyages, des rencontres, des amours, des dĂ©samours et tout le reste, il en avait eus. Il n’aimait pas se raconter, ou plutĂ´t il n’aimait plus.
Il y avait eu un temps pour cela, et Ă  l’heure actuelle ( au jour d’aujourd’hui comme le dit cette expression très agaçante qui ponctue les discours de milliers de gens très agaçants) il prĂ©fĂ©rait se dĂ©lecter de plaisirs simples et instantanĂ©s (et Ă©goĂŻstement diraient les envieux).

M.Singulier vivait en single béatement.

Nous pourrions Ă  loisir poursuivre le portrait de M. Singulier. Parler encore de ses siestes sur canapĂ©, de ses films prĂ©fĂ©rĂ©s, de ses lubies, de ses fantasmes, de ses manies ou de ses petits et grands dĂ©fauts. Mais tout cela ne nous regarde pas. Chacun a le droit Ă  son jardin secret.

Pour vous comme pour moi, il est temps de clore ce chapitre et l’histoire singulière de M. Singulier.

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