El Francés de Sa Cala

Texte proposĂ© par : JCJugan le 8 décembre 2008

El Francés de Sa Cala


Les arcanes de l\’Histoire !


Par cette belle soirĂ©e de Septembre 36, un homme solitaire se promène, comme chaque jour Ă  la tombĂ©e de la nuit, sur la petite plage de la Cala de San Vicent, minuscule port de pĂŞche situĂ© sur la cĂ´te Nord-est de l’île d’Ibiza. Un dernier bateau, montĂ© semble-t-il par plusieurs marins, s’approche du rivage et notre homme observe la manĹ“uvre. Il peut lire distinctement le nom peint sur la coque : Virgen del Carmen.

Le voyant se diriger dangereusement vers la plage, au risque de s’échouer, il songe que ce n’est pas un habituĂ© des lieux. Au mĂŞme instant, une voix venant du bord lui demande en français :
- « Vous ĂŞtes bien le Français de Sa Cala ? ».
Instinctivement il rĂ©pond « Oui ! » puis, brutalement, il comprend que son passĂ© l’a rattrapĂ©. Il tourne les talons et tente de s’éloigner rapidement mais deux coups de feu claquent et, après avoir encore fait quelques pas, l’homme s’écroule sur le sable, mortellement blessĂ©.

La Virgen del Carmen s’éloigne alors de Sa Cala en prenant un cap Sud et disparaît dans l’obscurité naissante.
Incrédules et atterrés, ses amis ibicencos le transportent chez lui, dans cette petite maison de front de mer qu’il a construite il y a peu avec l’aide de ses amis, Paul René Gauguin, petit-fils du célèbre Paul du même nom, ainsi que Laureano Barrau, peintre impressionniste espagnol, et quelques autres.

Plongé dans un profond coma, el Francés mourra deux jours plus tard sans avoir repris connaissance. Les villageois l’accompagneront jusqu’à sa dernière demeure, un petit cimetière sur les hauteurs, sans pouvoir mettre un nom sur la tombe de cet inconnu qui avait pourtant partagé leur vie durant quelques années.

C’était voilĂ  soixante dix ans ! RĂ©sidant Ă  Ibiza depuis quelques mois, et bien que n’ignorant plus grand chose de l’« inconnu », j’ai voulu en savoir plus et je me suis rendu plusieurs fois Ă  Sa Cala San Vicent jusqu’à dĂ©couvrir un vieux « tĂ©moin », peut-ĂŞtre le dernier.

Il avait une dizaine d’années à l’époque de cet assassinat, jamais officiellement revendiqué mais qui depuis a fait couler beaucoup d’encre.
Mon tĂ©moin, appelons le Pablo, a connu el FrancĂ©s, qu’on appelait aussi « el loco del puerto » (le fou du port) parce que, semble-t-il, on le voyait souvent chanter seul et Ă  tue-tĂŞte dans un langage que les natifs ne comprenaient Ă©videmment pas.

Pablo parle parfaitement le français, avec même parfois dans la voix quelques intonations de titi parisien, car il a passé la plus grande partie de sa vie à Paris.
J’avoue que sa pratique de notre langue a facilité mon enquête… de curiosité.

Pablo m’a reçu chez lui, une vieille maison typique, blanchie à la chaux dedans comme dehors. La finca de la famille depuis des générations m’a-t-il confié.
Son épouse, une petite dame ridée comme une pomme reinette, portant la jupe longue et le fichu traditionnels, est arrivée avec deux verres et la bouteille de liqueur, Hierbas de Ibiza, spécialité locale s’il en est. Puis le vieil homme a commencé à égrener ses souvenirs.

- « Quand j’étais gamin, m-a-t-il contĂ©, la vie Ă©tait très dure par ici d’autant que Sa Cala Ă©tait totalement coupĂ©e du reste de l’île. Le village, uniquement peuplĂ© de pĂŞcheurs, vivait pratiquement en autarcie car il fallait plusieurs heures par les sentiers muletiers pour se rendre Ă  Santa Eulalia, la bourgade la plus proche. La route, que vous empruntez aujourd’hui, ne date que de quelques annĂ©es, et, si elle a dĂ©senclavĂ© le village, elle nous a aussi fait perdre notre identitĂ© suite Ă  la construction d’hĂ´tels et Ă  l’arrivĂ©e des touristes.
Nous vivions alors exclusivement du poisson. Les hommes en vendaient une partie à Santa Eulalia, ou à Ibiza-ville pour ceux qui pêchaient par là-bas, et le reste servait à nourrir la famille. Quand la pêche était mauvaise, il y avait toujours quelques fruits et légumes cultivés sur place et, en dernier ressort, la farine de caroubes, en principe destinée aux cochons, servait à faire la soudure en ces périodes de vaches maigres… même s’il n’y a jamais eu de vaches sur notre île poursuit-il en souriant.
Mais ceci est une autre histoire et revenons plutôt à ce qui vous intéresse en priorité.

Oui, j’ai connu el loco del puerto qui, pour nous les enfants, n’était pas un fou mais plutĂ´t un don du ciel !
Pensez donc ! Nous n’avions jamais vu d’étranger avant lui ; il est arrivĂ© un beau jour, menant par la bride une mule qui portait son maigre bagage. Ca devait ĂŞtre en 32 ou 33 je pense… Oui, ça doit ĂŞtre ça ! Avec l’aide des villageois et de quelques maçons qui venaient de Santa Eulalia, il a construit une petite maison - je vous y mènerai tout Ă  l’heure car elle existe toujours - oĂą il a vĂ©cu jusqu’à sa mort sans jamais travailler.
De quoi vivait-il ? Je ne sais pas ! Il Ă©tait très discret et ne quittait presque jamais le village. Personne ne lui posait de questions et je crois que c’est ce qu’il aimait chez nous.
De temps Ă  autre, il recevait des amis espagnols, beaucoup d’artistes je crois, mais, Ă  ma connaissance, lui n’appartenait pas Ă  ce monde de peintres et sculpteurs ; on le voyait souvent sur le port oĂą il apprenait aux enfants Ă  chanter en français. A dix ans j’interprĂ©tais parfaitement Frère Jacques sans bien sĂ»r en connaĂ®tre le sens ; en somme il aura Ă©tĂ© mon premier prof de français !

Et un soir… ce bateau, la fusillade et enfin l’enterrement. Puis on l’a oublié car c’était une époque troublée pour l’Espagne et, par contrecoup, pour Ibiza.

Par la suite, le rĂ©gime politique du moment m’a contraint Ă  fuir mon pays. C’est ainsi que j’ai vĂ©cu Ă  Paris, et, tenez-vous bien, durant des annĂ©es je suis passĂ© devant le CafĂ© du Croissant, dans le deuxième arrondissement, sans me douter un seul instant que… enfin, vous voyez ce que je veux dire ! Je n’ai dĂ©couvert la vĂ©ritable identitĂ© d’el FrancĂ©s que bien longtemps après, et par le plus grand des hasards, en visitant le MusĂ©e Jaurès Ă  Castres oĂą j’étais de passage. LĂ , il y avait sa photographie. Ca m’en a bien sĂ»r mis un sacrĂ© coup ! Au dĂ©but je n’ai pas voulu y croire mais j’ai bien dĂ» me rendre Ă  l’évidence.

El FrancĂ©s, el loco del puerto, celui qui m’avait appris Frère Jacques et bien d’autres couplets enfantins, n’était en fait que Raoul Villain, l’assassin de Jean Jaurès !

J’ai alors compris pourquoi il vivait dans notre village perdu et pourquoi lui-même avait été tué… de deux balles, comme celles qu’il avait tirées sur Jaurès au Café du Croissant, rue Montmartre à Paris, le 31 Juillet 1914 à 21 h 40, trois jours avant le début de la der des ders.
Depuis j’ai appris qu’après quelques années de prison préventive, dans l’attente de son procès, Villain avait été acquitté par la justice française en 1919. Il semble pourtant que certains de vos concitoyens ne l’avaient ni acquitté, ni oublié… Le paradoxe, c’est que lui qui était pour la guerre à tout prix, aura passé toutes ces années de conflit à l’abri dans une geôle de votre République.

Pablo rĂ©flĂ©chit un moment avant de conclure :
Certains ont dit qu’il avait Ă©tĂ© fusillĂ© par les RĂ©publicains espagnols qui le soupçonnaient d’espionnage pour le compte des franquistes. C’est faux ! MĂŞme si ce jour lĂ  l’équipage de la Virgen del Carmen Ă©tait sans aucun doute composĂ© de miliciens rĂ©publicains, il y avait au moins un Français Ă  bord ; c’est lui qui a abattu le meurtrier de Jaurès sans mĂŞme mettre pied Ă  terre ! C’est ce que disait mon père vers la fin de sa vie… una venganza francesa, nada mas, une vengeance française, rien de plus ! ».

Pablo s’est levé avec difficultés me faisant comprendre par la même occasion que le sujet était épuisé. S’aidant de sa canne sculptée dans une branche de sabine, un genévrier imputrescible et dur comme l’acier, il m’a accompagné jusqu’à l’ancien logis de Raoul Villain.

C’est une petite maison Ă  colonnades, inhabitĂ©e et en piteux Ă©tat, maintenant situĂ©e derrière les nouveaux hĂ´tels du bord de mer ; les issues ont Ă©tĂ© murĂ©es pour une raison que mĂŞme Pablo ignore.

J’ai chaleureusement remercié mon informateur avant de prendre congé, lui promettant de lui rendre visite à mon prochain séjour sur l’Ile magique.
Il est reparti à petits pas vers le port et il m’a semblé qu’il chantonnait.

Peut-ĂŞtre fredonnait-il Frère Jacques, souvenir de jeunesse,… ou alors l’Internationale en hommage Ă  Jaurès ? Je ne le saurai jamais…

DĂ©cembre 2008

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